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La saga des élections présidentielles

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Michelle Bachelet est la grande favorite des prochaines élections présidentielles. Photo : lexpress.fr

Au Chili, depuis le retour de la démocratie en 1990, les mandats présidentiels sont de quatre ans non renouvelables. A l'instar des Etats-Unis, cette configuration renvoie une impression de campagne électorale permanente. Le 17 janvier 2010, le candidat de la droite, Sebastián Piñera remporte les élections face à Eduardo Frei (centre-gauche). Le choc est rude pour la Concertacion, cette alliance formée par le Parti socialiste et la Démocratie chrétienne. Incapable de capitaliser sur l'énorme popularité de l'ex-présidente Michelle Bachelet, gagnée par le népotisme, la paresse  et le conservatisme, cette coalition qui avait conduit le pays vers la démocratie vingt ans plus tôt ne fait plus rêver. Son tort : avoir été incapable de modifier le modèle néolibéral imposé par la dictature militaire. La victoire de Sebastián Piñera provient donc avant tout du rejet d'un secteur politique contraint dès lors de se réformer.

Chapitre1: le silence de Bachelet

Les principaux leaders de la Concertacion l'ont d'ailleurs tous promis au lendemain des élections : des changements profonds vont être apportés, de nouvelles têtes vont apparaitre, un nouveau programme va être élaboré. Ces belles promesses vont rapidement s'évaporer au profit d'une stratégie électoraliste visant à retrouver le pouvoir en 2014. Cette stratégie porte un nom : Bachelet. Or, l'ex-présidente s'est envolée pour New-York et occupe le poste de directrice exécutive d'ONU Femmes. Mais alors que les sondages continuent de la créditer d'une incroyable cote de popularité, elle préfère taire ses intentions se concentrant pleinement sur son labeur onusien. Ainsi, pendant trois ans, la droite au pouvoir va l'accuser de tous les maux du pays sans que jamais elle ne lui réponde.

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Michelle Bachelet s'est muée dans le silence pendant trois ans. Photo : Flickr creative commons

D'autres personnalités de centre-gauche ont beau se déclarer candidates aux élections de 2014, Bachelet se mue dans le silence. Le journal La Tercera campera même devant son appartement à New-York pour lui soutirer quelques mots sur son avenir. Le peu de fois où elle revient au Chili pour des raisons privées, elle doit se cloisonner chez elle pour éviter le harcèlement des médias pressés de l'entendre annoncer sa candidature. Ce n'est qu'en avril dernier qu'elle annonce officiellement abandonner sa charge à l'ONU et se porter candidate aux élections présidentielles. La Concertacion, rebaptisée entre temps, « Nouvelle majorité », récupère sa vedette et prend une belle option pour la victoire.


Chapitre 2. Le phénomène Laurence Golborne

Le 5 août 2010, une mine d'or et de cuivre s'effondre à Copiapo au coeur du désert d'Atacama. Trente trois mineurs sont bloqués à 600 mètres sous terre. Ils ne manifesteront aucun signe de vie pendant 17 jours avant d'accrocher à une sonde le fameux message « Estamos bien, los 33 en el refugio ». Après 69 jours, ils seront libérés des entrailles de la terre sous les yeux des caméras du monde entier. Les Chiliens vont suivre avec émotion la saga de ces 33 hommes et de leurs familles qui les attendent sur la terre ferme. Ils découvrent aussi le ministre des Mines, Laurence Golborne. Celui-ci provient du monde de la grande distribution et fait partie de ses technocrates sensés incarner le gouvernement « d'excellence » cher à Sebastián Piñera. Sa communication politique va se révéler extrêmement habile. Proche des familles des mineurs, il va rapidement devenir la star des médias et gagner l'opinion publique. Dans les mois que suivent le sauvetage, alors que la cote de popularité du président s'effondre, celle de Laurence Golborne grimpe en flèche. ll décide finalement de se lancer dans la bataille présidentielle sous la bannière de l'Union Démocrate Indépendante (UDI).

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Laurence Golborne, star médiatique à la mine San José. Photo : Flickr creative commons

Conservateur, pinochetiste, ce parti a été créé dans les années 80 pour défendre le modèle économique de la dictature une fois la démocratie revenue. Même dans l'opposition, son pouvoir d'influence sur la politique nationale est énorme. Ses dirigeants proviennent de l'oligarchie et sont généralement membres de l'Opus Dei. Or, Laurence Golborne, n'est pas issu de ce milieu. Fils de quincailler, il a gravi seul les échelons d'une carrière qui l’a conduit à être CEO de Cencosud, la plus grande entreprise de retail d'Amérique latine.

Mais une fois candidat, la popularité acquise en tant que ministre se dissipe. Peu à l'aise dans son parti d'adoption dont il perd rapidement la confiance, il doit affronter Andres Allemand, le candidat de Renovacion National, un vieux routier de la politique chilienne, lors d'une élection primaire. S'il gagne, les sondages lui donnent de toute manière peu de chance face à Michelle Bachelet. Le coup de grâce viendra d'une enquête réalisée par le journal d'investigation en ligne CIPER qui révélera qu'une partie de sa fortune a été placée dans les Îles Vierges. Incapable de se relever, l’ex-ministre des Mines retire sa candidature au profit de Pablo Longeira, figure historique de la droite conservatrice chilienne.

Chapitre 3 : Pablo Longueira de l'ascension à la dépression

Pablo Longueira le nouveau candidat de la UDI est une forte personnalité. Appartenant à un parti élitiste, il a néanmoins toujours orienté sa stratégie vers les secteurs populaires de la société. C'est la fameuse appellation UDI-Popular. Tribun, autoritaire, ses discours prennent parfois des allures messianiques. En bon élève de l'enseignement jésuite, il décide d'axer sa campagne sur la justice sociale, qu'il oppose à l'égalité sociale prônée par Michelle Bachelet. Il remporte les élections primaires face à Andres Allemand. Le duel avec Michel Bachelet s'annonce palpitant.

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La dépression aura mis fin à la candidature de Pablo Longueira. Photo: bbc.co.uk

Et puis, le 17 juillet en fin d'après-midi, coup de théâtre. Les médias suspendent leurs programmes et annoncent que Pablo Longueira retire sa candidature pour cause de dépression sévère. L'incrédulité est totale au sein de la classe politique et laisse les observateurs pantois. Info ou intox, aucun journaliste n'a pour l'instant enquêté sur l'état de santé réel de l'ex-candidat de la droite. Il n'est néanmoins pas improbable que ce retrait soudain soit davantage lié au scandale du dernier recensement de la population effectué sous son autorité alors qu'il était ministre de l'Economie. Les données obtenues lors de cet exercice ont en effet été manipulées pour masquer l'incapacité du gouvernement à recenser l'ensemble de la population.

Chapitre 4. Bachelet- Matthei : un duel pour l'histoire

Longueira out, c'est finalement Evelyn Matthei, ex-ministre du travail et figure historique de la droite chilienne qui va affronter Michelle Bachelet. Un duel de femmes derrière lequel se cache également l'histoire de deux familles que tout a séparé le 11 septembre 1973, jour du coup d'Etat militaire.

Alberto Bachelet et Fernando Matthei appartenaient à la Force aérienne chilienne. A la fin des années 50, ils sont casernés dans la nord du Chili près d'Antofagasta. Leurs filles Michelle et Evelyn partagent les bancs de l'unique école de campement militaire. Leurs domiciles se font face. Les deux familles se lient d'amitié et le père d'Evelyn est rapidement surnommé « Oncle Fernando » par Michelle. De retour à Santiago l'amitié des deux hommes ne faiblit pas malgré leurs opinions politiques divergentes. Aux élections de 1970, Alberto Bachelet vote pour le socialiste Salvador Allende tandis que Fernando Matthei opte pour le conservateur Arturo Alessandri.

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Evelyn Matthei lors de sa proclamation. Photo: Flickr creative commons

Le 11 septembre 1973, le jour du coup d'Etat, Alberto Bachelet est arrêté, emprisonné et torturé à l'Académie de guerre de la force aérienne dont son ami Fernando Matthei deviendra le directeur. Celui-ci a en effet choisi de prêter allégeance à Augusto Pinochet. Le général Bachelet meurt le 12 mars 1974 après une séance de torture particulièrement dure. Dans son livre de mémoire, le père d'Evelyn confie ne jamais avoir été visiter le général Bachelet dans les caves de l'académie. « Un acte dont je ne suis pas fière. La prudence a sans doute primé sur le courage » reconnait-il.

Michelle et sa mère sont arrêtées, emprisonnées et torturées à la Villa Grimaldi. Elles choisissent ensuite de s'exiler. Elles sont autorisées à revenir au Chili en 1979. Michelle reprendra ses études de médecine et s'engagera dans les activités clandestines contre la dictature. Entre-temps, Fernando Matthei a été nommé commandant en chef de la force aérienne. Sa fille Evelyn travaille comme ingénieure commerciale dans une entreprise de l'actuel président, Sébastien Pinera.

Après le retour de la Démocratie, Michelle Bachelet devient ministre de la santé et de la défense avant d'être élue présidente de la république en 2006. Evelyn Matthei rejoint quant à elle les rangs de l'opposition. Malgré l'enquête du juge Carroza visant à faire la lumière sur la responsabilité du général Matthei dans la mort de son ami, Michelle Bachelet et sa mère le dédouaneront systématiquement de toutes responsabilités. Quarante plus tard, celles qui jouaient ensemble dans un baraquement militaire dans le désert d'Atacama vont donc s'affronter pour prendre les rênes du pays. Un duel pour l'histoire et la mémoire.

 

 

 

 

 

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