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Réforme ou transformation du modèle chilien ? Les défis de Michelle Bachelet

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Michelle Bachelet retrouve la présidence pour le seconde fois (photo: flickr)

Après avoir remporté facilement l’élection présidentielle face à la candidate de la droite Evelyn Matthei, Michelle Bachelet va de nouveau investir La Moneda après un premier mandat exercé entre 2006 et 2010[1].Pourtant, il y a quatre ans, les Chiliens sanctionnaient la coalition de la nouvelle présidente (La Concertation) et son candidat, Eduardo Frei, au profit du milliardaire Sebastián Piñera issu du parti de droite Rénovation nationale. La droite retrouvait dès lors démocratiquement le pouvoir pour la première fois depuis  l’élection de Jorge Alessandri en1956.

[1]  Michelle Bachelet l’emporte avec 62% des suffrages contre 38% pour Evelyn Matthei.

L’évaluation du bilan du gouvernement Piñera au terme de quatre années d’exercice du pouvoir est particulièrement faible.  La grande erreur de Piñera a consisté à ne pas avoir pris la mesure du vote des Chiliens en 2010. C’est en effet moins son programme ou sa personnalité qui ont été plébiscités que la Concertation sanctionnée. En effet, épuisés  par vingt ans de gestion (trop) prudente d’un modèle de société néolibérale[1] héritée de la dictature, les Chiliens se laissèrent séduire par le discours souvent démagogique de celui qui prétendait transformer le pays en moins de 100 jours.

Le nouveau président n’avait en outre aucune raison de s’engager dans un projet très ambitieux car le modèle socio-économique du pays dont il hérite en 2010 a été défini trente ans plus tôt – en pleine dictature – par son secteur politique et vigoureusement protégé par une minorité de blocage après le retour de la démocratie en 1990.  Ceux-là mêmes qui ont pensé et construit l’architecture socio-économique chilienne se retrouveront d’ailleurs au sein de l’exécutif de Piñera sous la bannière de la l’Union Démocrate Indépendante (UDI), un parti de droite conservateur défendant les intérêts de l’oligarchie nationale et dont le fondateur, Jaime Guzmán  n’est autre que le père de la constitution du pays toujours en vigueur depuis 33 ans.

 

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Sebastian Pinera et son épouse lors du sauvetage des 33 mineurs. (Photo: flickr)

Mais cette absence d’enthousiasme envers le nouveau président ne présageait pas nécessairement une issue de mandat aussi déplorable.  La société chilienne semblait de fait, peu encline à se mobiliser tant elle avait intériorisé la logique technocratique d’exercice du pouvoir propre aux modèles néolibéraux - la politique est une affaire d’experts. Sans jamais obtenir les faveurs des sondages, la première année du nouvel exécutif fut néanmoins relativement calme, celui-ci se concentrant sur son travail de reconstruction post-tremblement de terre et réalisant une opération de marketing politique considérable avec le sauvetage des 33 mineurs prisonniers dans le désert d’Atacama[2].

Un modèle en crise

La machine à gouverner s’enrailla dès mars 2011 sous l’impulsion d’un mouvement étudiant qui prit en quelques semaines une ampleur exceptionnelle[3]. Cette mobilisation en faveur d’une refonte du modèle éducatif chilien –considéré avec le système de santé et de pensions comme un des piliers de l’ordre post-pinochetiste - révéla toutes les carences du gouvernement de Piñera incapable d’offrir un espace de dialogue politique à un mouvement pourtant soutenu par 85% de la population. 

Comme l’explique le sociologue Rodrigo Contreras, « la gestion des conflits de la part de l’administration Piñera s’est calquée sur celle d’un gérant qui doit faire face à des demandes syndicales : déconsidération des revendications, délégitimisation de l’adversaire, stratégie de pourrissement du conflit.  Au final, on se souviendra de l’administration Piñera pour avoir une faible capacité à donner de la gouvernabilité politique au pays,[4] » reconnaît-il.

Le reste du mandat de Piñera fut traversé pour une succession de revendications sociales dénonçant la carence structurelle de l’action étatique dans toute une série de secteurs comme la santé, l’environnement et la culture.  Le concept de mal-être social fit irruption sur la scène politique traduisant le sentiment bien réel des Chiliens d’être en permanence abusés, trompés, limités en termes d’opportunités par un modèle générateur de fortes inégalités et d’extrême concentration du pouvoir économique.

Le sociologue Alberto Mayol a décrit dans un livre lumineux les ressorts de ce mal-être social[5]. Il y  analyse de manière lucide le changement de cap opéré par la société chilienne d’un ordre néolibéral qui consacra l’abus de pouvoir des grandes entreprises et des secteurs conservateurs vers un nouvel espace de citoyenneté visant à rompre avec une institutionnalité politique génératrice d’inégalités et d’absence d’opportunités. Pour Mayol, le mandat de Piñera fut dès lors mis sous pression par une force de transformation sociale provenant de la rue : le mouvement étudiant, et par une force de contention provenant du gouvernement : la UDI. Piñera incarnant les versants économiques et politiques du modèle en crise se trouva donc logiquement dans l’incapacité d’apporter une réponse adéquate aux nombreuses revendications sociales.

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Le mouvement étudiant a bouleversé l'agenda politique de Pinera

(photo: periodicodigitalwebguerrillero.bl)

 

Les défis de la nouvelle présidence

Même si Michelle Bachelet a été élue sur base d’un programme annonçant des changements au modèle socio-économique hérité de la dictature, il reste à voir comment elle va pouvoir répondre à ce malaise social. Car si la contestation étudiante qui s’exprime maintenant depuis 2011 a ouvert un espace pour réformer le modèle socio-économique, à charge pour la nouvelle présidente de répondre aux nombreuses attentes citoyennes. Elle a déjà présenté son futur gouvernement comme « une équipe sélectionnée sur des critères de leadership, de professionnalisme et d'engagement ».

L’ex-Concertation a été rebaptisée Nouvelle majorité et a incorporé le Parti communiste.  Le programme du prochain gouvernement comprend bien une nouvelle constitution, une réforme de l’éducation et une réforme fiscale mais rien ne dit pour l’instant si le gouvernement Bachelet envisage de répondre clairement aux différentes  demandes des mouvements sociaux d’autant que ceux-ci exigent non plus de simples corrections au modèle néolibéral mais bien des réformes structurelles. « Michelle Bachelet ne représente pas la rupture et le changement des règles du jeu » souligne Rodrigo Contreras, «  mais elle  est capable d’actualiser le modèle en tenant compte des revendications qui émanent des mouvements sociaux, ce que le gouvernement de Piñera n’a jamais été capable de faire ».

Michelle Bachelet devra en tout cas ferrailler à l’intérieur même de sa coalition où la Démocratie chrétienne (DC)- considérée comme le parti garant de la stabilité institutionnelle - veillera aux respects des grands équilibres fiscaux et à ce que la logique de subsidiarité du modèle économique ne soit pas trop entamée. La DC est d’ailleurs parvenue à faire nommer une de ses membres comme sous-secrétaire d’État à l’éducation déclenchant la première polémique  de l’ère Bachelet.  Claudia Peirano avait en effet signé une tribune dans le journal El Mercurio en 2011 manifestant son opposition à la logique de gratuité de l’enseignement allant de ce fait à l’encontre du programme de la Nouvelle majorité. Sous le feu de la critique, elle a été contrainte de démissionner.

 

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Nicolas Eyzaguirre, nouveau ministre de l’Éducation. (Photo: enaltavoz.cl)

La nomination de Nicolás Eyzaguirre comme ministre de l’Éducation a également  laissé plus d’un Chilien perplexe. Économiste de tendance néo-classique, il fut ministre des finances de Ricardo Lagos entre 2000 et 2006.  Il incarne cet excès de prudence qui a caractérisé la Concertation pendant 20 ans. Il est loin d’être un homme de rupture et appartient au monde de la grande bourgeoisie chilienne. Ancien du FMI, il a été nommé par le milliardaire Andrónico Luksic à la tête de la chaine de télévision privée Canal 13. Eyzaguirre devra composer avec un mouvement étudiant qui n’a aucunement l’intention de baisser les bras et qui fut d’ailleurs capable de démettre trois ministres de l’Éducation  sous le gouvernement Piñera.

La nomination d’un profil technocratique comme le sien peut laisser présager que Michelle Bachelet n’envisage finalement pas une transformation profonde du modèle mais plutôt sa modernisation ou son updating. Une bonne partie des sept millions de dollars dépensés pendant sa campagne provient du monde de l’entreprise à qui elle devra inévitablement rendre des comptes. Ce constat  amène le spécialiste de la politique chilienne, Franck Gaudichaud à conclure que : « le programme de Bachelet esquive ou même rejette les transformations structurelles profondes pour se concentrer sur la modernisation des politiques fiscales, éducationnelles et institutionnelles. Il s’agira pour elle de maintenir  cette  démocratie néolibérale de basse intensité tout en tentant d’éviter une irruption non contrôlée des mouvements sociaux à l’agenda de son  gouvernement[7] » Une modération qui pourrait de la sorte approfondir une dépolitisation qui s’est déjà manifestée par une très forte abstention (60%) lors du second tour des élections présidentielles.

Article paru dans le numéro de mars de la Revue Nouvelle : www.revuenouvelle.be

[1] Le terme "néolibéral" est souvent utilisé de manière parfois excessive en Europe pour définir des politiques de nature libérale. Il n’en va pas de même au Chili où ce concept s’applique à une réalité historique, c’est à dire la constitutionnalisation d’un modèle d’État subsidiaire de nature non-interventionniste. 

[2] François Reman, « A la chilienne? », La Revue nouvelle, décembre 2010

[3]François Reman, “Chili. Plus qu’un mouvement étudiant ”, La Revue nouvelle, novembre 2011.

[4]Propos recueillis par l’auteur.

[5] Alberto Mayol,”No al lucro”, Random House Mondadori, Santiago du Chili, 2012.

[7]Franck Gaudichaud, "Chile y América Latina están en la mira", www.rebelion.org

 

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