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L’Amérique latine navigue sous le radar des Etats-Unis

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Photo : panamericaworld.jpg

Depuis leur indépendance et plus précisément depuis la Doctrine Monroe (1823), les pays d’Amérique latine entretiennent une relation étroite avec les Etats-Unis. Celle-ci a été marquée par de nombreux épisodes d’ingérence politique. Malgré un passif douloureux, la relation entre les deux régions ne s’est jamais estompée. De nombreux observateurs pensent d’ailleurs qu’une partie de l’agenda politique latino-américain se décide encore  à Washington.

D’un point de vue théorique, le concept d’hégémonie est en général utilisé dans les sciences politiques pour définir l’essence de la relation entre les Etats-Unis et l’Amérique latine. Pour les partisans d’une posture réaliste, cette relation peut s’interpréter à travers l’aphorisme de l’historien de la Grèce antique Thucydide : « Les grandes nations font ce qu’elles veulent, tandis que les petites nations acceptent ce qu’elles peuvent ».  En effet, les intérêts de Washington dans la région ont été guidés pendant tout le XXe siècle par trois exigences : les contraintes de sa politique intérieure, la nécessité de préserver la sécurité des Etats-Unis et la promotion de leurs intérêts économiques.

Or, la fin de la Guerre Froide a fait passé la structure du système international d’une architecture tout d’abord unipolaire avec hégémonie étasunienne vers un sytème multipolaire, avec distribution du pouvoir entre différentes aires géographiques. Par ailleurs, les conséquences de la  disparition de l’Union Soviétique se sont fait ressentir aussi bien en Europe avec les changements de régime dans les pays de l’est, qu’en Amérique latine où des pays comme  Cuba et le Nicaragua ont perdu un allié politique de taille.

Dès le début des années 2000, deux mutations majeures sont intervenues au sein du système international. La première, structurelle, est liée à l’émergence de la Chine comme puissance incontournable sur l’échiquier mondial. La seconde, conjoncturelle, est liée à la décision de Georges W. Bush d’attaquer l’Irak ce qui généra une vague de protestations au niveau international et engendra une réponse coordonnée de nombreux pays pour contrer la prédominance des Etats-Unis sur la scène internationale. Avec le déclenchement de la guerre en Irak en 2003, l’image des Etats-Unis va se détériorer d’autant plus qu’ils manifestent une indisposition à s’inscrire dans une logique de coopération internationale dans des domaines comme le contrôle des armes, le changement climatique ou la reconnaissance de la nouvelle Cour pénale internationale.

 L’héritage de George W. Bush

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Photo : Steve Rhodes

Le début du mandat de George W.Busch fut caractérisé par une volonté de renforcer les liens avec l’Amérique latine. Le président américain parla à ce titre d’un engagement  fondamental envers ses voisins du sud. Lors de son intervention au Sommet des Amériques en 2001, il évoqua une nouvelle aire de relation, une amitié durable et un dialogue constructif.  Il se montra également favorable à la signature d’accords de libre-échange et à la consolidation des institutions démocratiques dans la région. Mais le projet phare de George W. Bush pour la région ne fut rien de moins que la création de la ZLEA [1], une grande zone de libre-échange allant de l’Alaska à la Terre de Feu. Cette orientation n’a fait que réaffirmer une dynamique inter-régionale qui a commencé à la fin de la guerre froide au sein de laquelle les  questions de géopolitique et de sécurité nationale on fait place à un agenda plus commercial.

Mais les attentats du 11 septembre vont modifier la direction de la politique étrangère de Etats-Unis et vont générer de grandes transformations au sein des relations interaméricaines.  Cela va se traduire par un espace beaucoup plus réduit pour l’Amérique latine dans l’agenda des Etats-Unis.

Si la plupart des pays latino-américains ont soutenu l’intervention en Afghanistan, il n’en sera pas de même avec celle en Irak. Le Chili et le Mexique, membres du Conseil de sécurité à l’époque n’appuieront pas l’entrée en guerre des Etats-Unis. Cette opposition laissera des traces d’autant plus que de nouveaux chefs d’État de gauche arrivent au pouvoir en Amérique latine. Ces nouveaux présidents manifestèrent rapidement leur rejet des orientations économiques décidées dans les années 80 et 90 et pour certains adoptèrent un discours au ton souvent anti-impérialiste. Le grand fait d’armes de ces nouveaux pouvoirs de gauche fut le rejet catégorique de la ZLEA lors du sommet des Amérique à Buenos Aires en 2005.  Ce rejet marquera un tournant dans les relations interaméricaines ; celles-ci s’articuleront par la suite davantage autour de questions de sécurité, de migration et de lutte contre le terrorisme. Cela se traduira par une augmentation de l’aide militaire aux pays considérés comme alliés tel que la Colombie.

Par ailleurs l’appui tacite de Washington à la tentative de coup d’État contre Hugo Chavez en 2002 et la désignation de Otto Reich et Roger Noriega, deux vétérans de la guerre froide proches des milieux anticastristes- en charges des affaires latino-américaines pour la Maison-Blanche ont renforcé la conviction des pays latino-américains qu’il était temps de prendre de l’autonomie et de renforcer le processus d’intégration régionale.

 Un commencement prometteur pour Obama

Quand Barack Obama prend ses fonctions à la Maison-Blanche en 2008, les relations interaméricaines sont donc partiellement entamées. La confiance est en partie rompue d’autant plus que le désintérêt de Washington pour la région a favorisé l’émergence de deux puissances régionales, le Brésil et le Venezuela, tous deux convaincus qu’ils avaient une place à prendre au sein de l’échiquier régional. De plus, lentement mais sûrement, le processus d’intégration régional prend forme à travers la mise en place de différentes structures politiques comme l’UNASUR et la CELAC[2]. Enfin, la région a été profondément marquée par l’avènement de la Chine comme puissance émergente, mais incontournable sur la scène internationale.

Selon la Commission économique pour l’Amérique latine, la Chine est devenue en une décennie un partenaire commercial central pour l’Amérique latine et les Caraïbes. Entre 2006 et 2011, le taux de croissance des exportations régionales vers la Chine a triplé tandis que celui des importations doublait. Ainsi, en 2011, la Chine a été la destination de 9% des exportations totales de la région et l’origine de 14% de ses importations. En 2011, la Chine fut la principale destination des exportations du Brésil, du Chili et du Pérou. La pénétration économique de la Chine en Amérique latine ne s’est pourtant pas accompagnée automatiquement d’ambitions idéologiques ou géopolitiques. Néanmoins, pour certains pays latino-américains, la Chine se révèle être une opportunité pour affirmer une certaine autonomie envers les Etats-Unis. Comme le mentionne la politologue chilienne Isabel Rodriguez, « la croissance soutenue de l’économie chinoise, la potentialité de son marché interne,  son empreinte sur le marché des matières premières accompagnée d’objectifs en matière de politique extérieure - recherche d’une meilleure participation aux enjeux globaux, adhésion aux principes d’autonomie et indépendance, opposition aux stratégies et pratiques politiques hégémoniques -  positionne la Chine comme un acteur qui défie l’influence et le leadership des États-Unis en Amérique latine et ailleurs [3] ».

Pour le moment, Washington ne semble pas être intimidé par cette nouvelle coopération Sud-Sud et n’exclut même pas le fait que la Chine puisse jouer un rôle positif en Amérique latine. Comme l’explique le politologue argentin Sergio Cesarin :  « Les dirigeants chinois reconnaissent que leur rôle de la Chine ne doit pas altérer les équilibres de pouvoir en sa faveur. Au contraire, l’insertion de la Chine en Amérique latine peut être un facteur de stabilisation politique, car elle contribue  à générer de la richesse, à modérer les tensions sociales et à réduire le niveau des conflits.[4] »  

 

Changement de ton

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Photo : Presh Nathn

La politique étrangère de Barack Obama est difficilement catégorisable à l’inverse de celle de Georges W. Bush. Le président américain aime utiliser de la nuance quand il traite de sujets internationaux ; une posture fort différente du style messianique de son prédécesseur. Dans son discours lors de la réception du prix Nobel de la paix, Obama s’est plu à rejeter l’opposition entre l’approche réaliste et idéaliste dans les relations internationales. « Aux États-Unis, il y a longtemps eu une tension entre ceux qui se décrivent comme réalistes ou comme idéalistes - une tension révélatrice d’une alternative douloureuse entre la poursuite d’intérêts étroits ou d’une campagne sans fin pour imposer nos valeurs au reste du monde. Je rejette cette alternative [5]. »

Le politologue américain Peter H. Smith classe néanmoins Obama dans la catégorie des réalistes. Mais un réalisme progressiste à l’inverse de celui conservateur de Georges Bush. Pour le politologue français Zaiki Laidi, « Obama a voulu montrer au monde que son arrivée au pouvoir ne préfigurait nullement l’adhésion des Etats-Unis à une vision irénique du système international. Il défend l’idée que la politique étrangère ne saurait consister en une série de batailles extravagantes, brèves et manichéennes fondées sur des peurs exagérées, des promesses grandiloquentes et des édifices doctrinaux fragiles, mais sur l’exercice d’une responsabilité fondée sur un pouvoir et un savoir limités dans des situations d’incertitudes radicales » [6].

Obama va donc tenter de renverser l’image négative renvoyée par les Etats-Unis et inscrire sa politique extérieure dans une logique de coopération tout en maintenant le leadership des Etats-Unis dans toute une série de domaines.  Il se rend vite compte qu’il est nécessaire de rendre les Etats-Unis attractifs.  La nouvelle doctrine de politique étrangère va donc se formuler autour du concept de smart power.  Comme le signale le politologue Sebastian Santander,  « ce pouvoir de l’intelligence fut défini comme le résultat du mariage productif entre le hard et le soft power américain. Alors que le premier type de pouvoir est incarné par celui de la coercition physique du Pentagone, le deuxième renvoie au pouvoir d’attraction que peut exercer la culture américaine au travers de la cinématographie hollywoodienne, des centres universitaires d’excellence (Ivy League), des innovations technologiques ou l’alimentation du fast-food. Le concept de smart power exprime la volonté des États-Unis d’amener le reste du monde à partager leur point de vue, en recourant d’abord à la carotte et de manière secondaire au bâton.[7]»

Barack Obama  évoque pour la première fois l’Amérique latine devant le lobby anticastriste en mai 2008 lors de sa campagne électorale. Il y présente les grandes lignes de ce qui sera sa politique étrangère.  Il y évoque le concept de nouvelle alliance (new partnership) et appelle à initier une nouvelle ère dans la relation entre les Etats-Unis et l’Amérique latine. «  Nous ne pouvons pas traiter l’Amérique latine et les Caraïbes comme un partenaire mineur. Une alliance des Amériques sera un succès seulement si elle se base sur un respect mutuel. » La détente des relations américano-cubaine, la lutte contre le narcotrafic, la diminution de l’insécurité, le renforcement des échanges commerciaux et d’un partenariat énergétique sont les grandes lignes de projections de sa politique étrangère.

Dans les faits, cette nouvelle vision se traduit par une volonté de renégocier le TLCAN, la possibilité de nommer un envoyé spécial pour la région, la venue de Luiz Inacio Lula comme premier invité étranger à la résidence secondaire de Camps David.  Mais le signal de changement le plus clair est adressé à Cuba.  Obama annonce une réduction des restrictions en matière de voyage et de transferts financiers pour les américano-cubains et une amélioration des communications téléphoniques avec l’île. Le spécialiste des questions interaméricaines, Abraham Lowenthal évoque quatre raisons qui peuvent expliquer cette nouvelle stratégie[8]. La première est liée à la présence de plus en plus massive de « latinos » aux Etats-Unis. Une présence qui ne doit pas être simplement analysée en terme de flux migratoires mais qui recouvre des aspects aussi divers que l’éducation bilingue, l’envoi d’argent, les permis de conduire, le trafic de drogue, d’armes ou de personnes. La seconde raison est liée à la position commerciale stratégique de l’Amérique latine comme pays importateur de produits américains. La troisième raison provient de l’acceptation par Obama de s’inscrire dans une logique de coopération avec l’Amérique latine pour régler des problèmes aussi cruciaux que la sécurité énergétique, les impacts de la pollution, la délinquance et le narcotrafic.  La dernière raison provient de la promotion d’un discours commun aux deux régions  en faveur des droits de l’homme pour tourner la page des années sombres.

Ce début de mandat prometteur va néanmoins faire place à une forme de désenchantement de la part des Etats latino-américains. Pour cela il est intéressant de se pencher sur les discours officiels prononcés par Obama à différents moments de son premier mandat.  Chaque fois, le président américain organisera sa communication autour d’un concept plutôt séduisant. C’est ainsi qu’au Sommet des Amériques à Trinidad et Tobago en 2009, il évoquera  une nouvelle coopération ; lors de son « discours pour les Amériques » prononcé à Santiago en 2011, il parlera d’une nouvelle alliance ; enfin lors du 6ème sommet des Amériques à Cartagena, il manifestera son souhait de connecter les Amériques.

Résumé autour du concept de « nouvelle association », la politique extérieure du nouveau président prétendait restaurer une relation complexe. Il s’agissait en réalité de « détendre les esprits » pour affronter des défis communs à chaque région. Les discours envers la région ne manquèrent pas d’ambition et séduisirent les chefs d’Etat latino-américains. Tous espéraient que des relations saines allaient pouvoir se nouer.  Néanmoins, la traduction de ces belles paroles en actes concrets  s’est avérée laborieuse. Il apparaît au final que l’Amérique latine a continué à ne pas être considérée comme une région prioritaire pour la Maison-Blanche. Pourtant des problèmes tels que le trafic de drogue et d’armes, la violence, et la pauvreté auraient mérité une attention particulière de la part de Washington. Ces questions pèsent en effet  lourdement sur l’agenda démocratique du continent et nécessitent une réponse urgente et coordonnée de l’ensemble du continent.

L’Amérique latine n’a donc jamais été au centre des préoccupations de l’Administration Obama. Il serait néanmoins injuste de dire qu’aucune politique étrangère n’a été formulée. Celle-ci a simplement manqué d’ambition. En naviguant sous le radar de Washington, l’Amérique latine confirme qu’elle seule, doit être responsable de son avenir politique.



[1]Zone de libre-échange des Amériques;  en anglais : FTAA ; en espagnol et portugais : ALCA

[2]François Reman, création de la CELAC. Et si l’Amérique latine s’unissait enfin, La Revue nouvelle, avril 2012

[3]Rodríguez, Isabel (2012) : Convergencia de Intereses Políticos y Estratégicos entre China y América Latina: periodo 2000-2010.Escenarios Actuales, CESIM, N° 2, Septembre, 2012.

[4] Cesarin, Sergio (mai-juin, 2006), “La  relación sino-latinoamericana, entre la practica política  la investigación académica, “ Nueva Sociedad, n°203, Buenos Aires, p.54.

[5]Remarks by the President at the Acceptance of the Nobel Peace Prize, Oslo, City Hall, 10 de décember 2009.

[6] Laidi Zaki (2010), Le monde selon Obama, Paris, P.79.

[7]Santander Sebastian (janvier 2013), “la politique étrangère d’Obama : la rupture dans la continuité,” la Revue Nouvelle, Bruxelles, pp.78-85.

[8]Lowenthal, Abraham (juillet-août 2009), “Obama y América latina : ¿se podrá sostener el auspicio comienzo ? ”, Nueva Sociedad, n°22,Buenos Aires.

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